Extraits du témoignage de Pierre Bricage (H.61)

 


Quels souvenirs souhaitez-vous partager avec nous ?

Né avant la deuxième guerre mondiale, mon enfance a été marquée par l’occupation allemande, la Libération et les débuts de la IVème République avec ses grèves, ses scandales, la guerre d’Indochine et la Guerre d’Algérie. J’avais perdu mes parents très jeune et j’ai été élevé par un oncle et une tante qui étaient des scientifiques et qui ne voyaient l’avenir que par les sciences. Après mon bac, j’ai donc été inscrit en math sup au lycée Buffon, suis passé en math spé (celle qui préparait Centrale) que j’ai redoublée, n’ayant pas pu passer les concours la première fois pour cause de maladie. N’étant admissible nulle part, pour mon oncle, je n’avais qu’à faire HEC ! J’ai donc préparé HEC au collège Stanislas. Les professeurs des classes préparatoires étaient également professeurs au lycée Saint-Louis. La vie de pensionnaire et la rigueur des horaires m’ont été bénéfiques et j’en ai gardé un très bon souvenir. Certains de mes camarades sont restés des amis pour la vie.

Les concours aux écoles de commerce étaient à l’époque tous distincts. Il fallait donc passer chaque concours (pour HEC, l’ESSEC et l’ESCP), soit trois écrits et trois oraux, c’est-à-dire trois semaines de concours, avec les oraux en plus.

Dès mon retour à la vie civile (après 18 mois passés en Allemagne en  Zone française d’occupation), je suis allé chez Paul (le café où se rencontraient les étudiants d’HEC) et j’ai demandé à l’association les offres d’emploi. J’ai rencontré Henri Lachmann  qui m’a proposé de reprendre la chambre qu’il quittait à Paris. Puis j’ai rencontré un second camarade, Hutinel, que j’ai hébergé. Enfin j’ai rencontré un autre camarade, Pierre Cohen-Solal, qui était muté à Pau et qui m’a proposé de reprendre son poste à Paris chez Philips ! Il était relativement facile de trouver un emploi à cette époque.

A HEC, nous vécûmes les premières années de la Vème République, les évènements d’Alger et le soulèvement des généraux et de l’OAS. La construction européenne débutait et je pense que ma promotion a cru dans cette construction. Les souvenirs de la deuxième guerre mondiale, la guerre d’Indochine encore toute proche (un de nos camarades était un ancien combattant de cette guerre) et celle d’Algérie dont on ne voyait pas vraiment la fin, marquaient nos esprits et l’idée d’une nouvelle Europe nous enthousiasmait.

Le niveau des professeurs de droit et d’économie était d’un très bon. Nous étions la première année à vivre la réforme de l’enseignement qui consistait, entre autres, à faire donner des cours magistraux par des hommes venant de l’entreprise, comme par exemple Monsieur Schlogel (président du Crédit Lyonnais à l’époque), ou le directeur financier de Saint Gobain, le directeur du Trésor, Monsieur de Saint-Jours. En première année, Monsieur Biscayart, qui revenait des Etats-Unis, avait voulu qu’on ait un cri de guerre. C’est notre camarade Jacques Hibon qui se chargea de nous l’apprendre. Mais ce fut sans lendemain. Les  professeurs de comptabilité officiaient en comptoir (classe d’une vingtaine d’élèves). En deuxième année, j’ai eu Monsieur Goetz en économie politique et c’est l’un de ceux que j’ai préférés.

Le cahier vert, destiné à prendre les notes pendant les cours, était obligatoire et on devait le présenter lors des examens trimestriels oraux. L’examinateur devait en principe couper le coin du cahier (une fois l’examen oral terminé) pour que le même cahier ne puisse pas être utilisé par plusieurs élèves  Il y avait deux catégories d’élèves : les consciencieux qui prenaient des notes et les autres qui recopiaient les cours des copains et usaient les couvertures des cahiers  dans les couloirs de la Maison des Elèves pour leur donner une certaine patine !

Notre  premier cours de comptabilité, en amphi, nous fut donné par Monsieur Lecompte, président de l’Association des Experts-comptables de France ! Un jour, dans un de ses cours, un élève fit rouler un boulet du haut de l’amphi. Le bruit s’amplifia jusqu’à l’arrivée aux pieds du professeur. Monsieur Lecompte referma ses notes et quitta l’ampli, furieux !

Monsieur Escarravage était professeur d’organisation administrative. Un jour, un élève qui passait une colle avec lui, et à qui il posa une question, lui soutint que « le professeur n’avait  pas parlé de ça » et Monsieur Escarravage lui répondit : « Mais Monsieur Escarravage, c’est moi ! »

Pour les cours en amphi, on devait pointer sur une horloge placée à la porte de chaque amphi. Ce pointage était contrôlé par un surveillant. Mais ce système fut abandonné en deuxième année, car peu populaire et même inefficace. 

Ma promotion fut baptisée « Quo Vadis ? ». Car, avec la réforme, nous n’étions pas très sûrs de savoir où nous allions. A la fin de la première année, les délégués de comptoir rédigèrent une pétition à l’attention du Directeur de l’Enseignement de la Chambre de Commerce de Paris, Monsieur Conquet. Cette pétition demandait, en gros, le renvoi du Directeur de l’Ecole, Monsieur Lhérault. Mais, à la rentrée de septembre, Monsieur Conquet nous adressa en amphi un  « remontage de bretelles ». Nous gardâmes Monsieur Lhérault et reçûmes un nouveau directeur des études, Monsieur Barbedor.

En tant que boursier de l’Etat, j’avais eu droit à une chambre dans la Maison des Elèves; ce fut véritablement une chance pour moi. En effet, mes camarades de prépa de maths s’étaient évanouis dans les différentes provinces et je me retrouvais ainsi aussi seul qu’un de ces provinciaux venus de toutes les prépas HEC de France.

Hutinel, un de mes camarades de promo, avait un bon coup de crayon. Il avait fait une caricature de Monsieur Dutto et avait fait exécuter des masques en celluloïd de couleur verte. Le jour de l’élection du délégué de promo, tous les élèves mirent leur masque et se revêtirent de draps en guise de toge romaine. Lorsque Monsieur Dutto entra dans l’amphi, nous fîmes tous le salut romain avec notre bras tendu et Monsieur Dutto s’étouffa de colère, au risque de faire un infarctus. L’évacuation de la salle fut rapidement ordonnée…

Huit jours au moins avant le boom il n’y avait plus de cours puisqu’il fallait décorer toute l’école. Il y avait environ 50 orchestres, répartis dans 50 salles différentes. Les étudiants faisaient une plaquette pour l’occasion, avec des articles et de la publicité pour les sponsors. Celle de la promo 1961 portait sur le thème de l’agriculture. D’où le slogan : « mettons-nous au vert ! » Pour faire de la publicité, nous éclairâmes un soir l’obélisque de la Concorde en vert, grâce à des caches en papier transparent vert posés sur les projecteurs. Une autre fois nous accrochâmes des pancartes avec le slogan sur les réverbères de l’avenue du Maine. Mais nous fûmes interrompus par les agents de police qui croyaient en une manifestation pro-FLN, et ils nous emmenèrent tous au poste !

Notre promo eut pour marraine d’un jour Magali Noël et elle fut l’invitée d’honneur d’une soirée dansante dans les salons Marceau (avenue Hoche).

A HEC, j’étais responsable du photo-club. On développait les photos dans le laboratoire situé dans les sous-sols de la Maisons des Elèves. Mon rôle consistait à faire quelques photo-reportages dans l’Ecole. J’ai aussi été responsable des Affaires allemandes pendant deux ans. Cela consistait à organiser un échange avec l’Université Technique de Berlin : les étudiants allemands venaient huit jours à Paris en février et nous allions huit jours à Berlin à Pâques (nous empruntions le train militaire français qui faisait la liaison régulière Strasbourg/ Berlin). Une fois par trimestre, les affaires allemandes organisaient un bal avec l’université de Vienne. Il était recommandé d’inviter des jeunes allemandes et en général cela se passait au salon des Acacias (cinéma les Acacias). On passait des disques. On vendait des boissons non alcoolisées ! Au moins quatre de mes camarades de promo se sont mariés avec des Allemandes.

Etant boursier de l’Etat, j’ai eu droit à une chambre à la Maison des élèves (rue de Tocqueville). Ma bourse d’Etat a payé tous les frais de scolarité et la bourse de la Chambre de commerce de Paris a permis de payer tous les frais de pensionnat. Je considère ainsi que j’ai une certaine dette vis-à-vis de l’Ecole et c’est la raison pour laquelle je souhaite donner à la Fondation.

Les années d’Ecole sont encore dans ma mémoire un très bon souvenir. Les liens d’amitié qui s’y sont créés sont toujours très forts. Même si je n’ai pas été un élève très studieux, l’enseignement que j’ai reçu a été un socle de base qui me fut utile par la suite. Le diplôme obtenu était une clé pour entrer dans la vie active, et c’est sans nul doute toujours le cas.

 

 


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