Extraits du témoignage de Jean-Pierre Valeriola (H.57)

 

Quels souvenirs souhaitez-vous partager de votre expérience HEC ?

J’étais en seconde, lorsqu’un jour, Monsieur Fresneaux, proviseur du lycée dans lequel j’étais à Alger, a voulu voir mes parents. Mes parents étaient tellement impressionnés que c’est finalement mon frère aîné (qui avait 8 ans de plus que moi) qui s’est rendu au rendez-vous. Le proviseur lui a expliqué qu’il serait regrettable d’interrompre mes études trop tôt car j’avais, selon lui, la capacité de les poursuivre au-delà du bac. Mon frère en a rendu compte à mes parents. Après mon bac je me suis donc acheté différents fascicules sur des écoles, dont celui sur HEC. Je ne savais pas ce qu’était HEC. En regardant de près le programme, et les épreuves du concours d’entrée, la durée de la scolarité et le programme enseigné,  j’ai décidé de tenter d’y entrer. J’ai fait la prépa du lycée Bugeaud à Alger. Nous y étions une quinzaine d’élèves.

J’ai passé le concours une première fois mais n’ai pas été admissible. Je suis donc parti en vacances et j’ai travaillé comme « gratte-papier » à la Chambre de Commerce d’Alger. La seconde année, j’ai repassé le concours et ai été admis (nous étions 6 à être admissibles sur les 15 qui préparaient le concours, ce qui avait été mentionné par les journaux locaux !). J’ai finalement été reçu 15ème. Mes parents étaient très fiers.

J’avais une chambre à la maison des élèves. Un courrier est arrivé fixant la liste du trousseau à préparer pour la rentrée mais aussi le montant des frais de scolarité et d’hébergement. Leur montant ajouté à celui du billet d’avion dépassait de loin les moyens de ma famille. J’ai donc demandé une bourse. La CCIP m’a accordé une réduction substantielle des frais de scolarité. Par ailleurs, la Mairie d’Alger, à l’initiative d’un de ses adjoints, André Gillet (HEC 10), offrit, sans que nous le demandions, de me consentir un prêt d’honneur de 60.000 francs étalé sur trois ans. Quelques années auparavant, mon père s’était vu refuser l’accès à un emploi réservé qu’il sollicitait en tant qu’invalide de guerre. Je me suis toujours demandé si la Mairie n’avait pas voulu faire ce geste en guise de compensation.

Au concours, en physique, le facétieux examinateur Marcel Boll m’a redonné une chance après que j’aie complètement raté le premier exercice. J’ai recommencé et j’ai finalement eu 15. A l’oral, l’examinateur de français avait pour mission de tester les connaissances générales des candidats. Le sujet que j’avais tiré au sort était « oui… non… oui… non… ». Je me suis lancé en parlant du problème de l’indécision, de l’inversion des signes du langage, et à l’appui de mon raisonnement j’ai cité un film muet de Dreyer : « Jeanne d’Arc ». Cela a paru enchanter l’examinateur, Henri Agel, qui était spécialiste du cinéma, ce que je ne savais évidemment pas ! Il m’a mis 16.

Les professeurs des prépas parisiennes ou même provinciales assistaient aux oraux à l’époque. Ils transmettaient à leurs élèves les habitudes des examinateurs pour mieux les préparer. C’était un avantage que nous n’avions pas.

A HEC, j’ai surtout été impressionné par les professeurs de droit. En particulier le grand civiliste André Rouast. Il enseignait le droit en condensant son cours dans des phrases admirables de concision et de précision. Un modèle pour nous. Certains de nos professeurs étaient des pontes. Comme Georges Védel en droit public et droit constitutionnel ou les jumeaux Léon et Henri Mazeaud, des références en matière de droit commercial. Joseph Hamel était aussi d’une autre grande famille de juristes. Il enseignait le droit maritime. Lorsqu’il fut promu dans l’ordre de la Légion d’Honneur, c’est moi que mes camarades ont chargé de lire un compliment qu’ils avaient rédigé sous forme d’arrêt.

On a eu un professeur de technologie un peu étrange. En cas de chahut, comme une mesure de rétorsion, il menaçait de supprimer son cours sur le fonctionnement de la télévision en couleurs !

La promotion était coupée en deux (entre ceux qui habitaient la maison des élèves et les autres). Mes amis d’aujourd’hui (diplômés d’HEC) sont un mélange de petits groupes avec mes camarades de prépa, ceux avec qui nous avons préparé la campagne BDE, le BOOM ou encore la gestion du trombinoscope. On se voit régulièrement. Pour le BOOM de notre promo c’est Pierre Fischer qui était responsable général. Raoul Cassard était responsable de la sonorisation, des transmissions et du réseau téléphonique. Moi j’étais directeur du personnel ! Et c’est François Roche qui avait dessiné l’affiche du BOOM, dans le style du célèbre Savignac.

Les célèbres frères Barret (Michel et Pierre) logeaient dans la même chambre à la Maison des élèves et tenaient salon tous les jours à 17h. Je fréquentais ce salon où je retrouvais des amis comme Roger Ferrando ou Jean-Pierre Bouyssou. Nous y avons beaucoup échangé et beaucoup appris les uns des autres. Les frères Barret étaient ouverts, curieux et inventifs, toujours prêts à un nouveau canular.

J’ai été élu au BDE, j’étais secrétaire général. Roger Ferrando était le président. Jean-Pierre Gaborieau m’a succédé (j’ai dû démissionner suite à un souci de santé qui m’a obligé à me reposer). Nous étions assez remuants : nous avons élaboré un rapport préconisant une réforme de l’enseignement à HEC. Déposé sur le bureau de la CCIP, il a été reçu avec un certain dédain. Le rapport plaidait entre autres pour l’enseignement par la méthode des cas. Mais en fait, sans que nous le sachions, deux de nos jeunes anciens, Didier Pineau-Valencienne et Bruno Roux de Bézieux, en avaient déjà fait la promotion. Nous n’avons donc fait que les suivre.

Les possibilités de faire du sport à HEC étaient réduites. Nous n’avions pas d’infrastructures dédiées et ne pouvions y consacrer qu’un après-midi par semaine (à condition de trouver un terrain).

Le thème du gala pour la promotion 1957 était « Les parfums ». On avait édité un livre contenant des illustrations du peintre Goerg sur un choix de poèmes (de Baudelaire et autres). L’année d’avant, pour le BOOM précédent, j’avais placardé des affiches qui annonçaient l’événement. Le gala était un événement attendu. Le bénéfice du gala (après paiement des fournisseurs) permettait de contribuer au financement de l’orphelinat de Montgeron. De grands artistes, célébrités du moment, étaient au programme : Marcel Amont, Gloria Lasso, Claude Vega. Un soir de BOOM, j’ai reçu l’importante mission de m’assurer du bon retour chez lui d’un musicien d’un certain âge après sa prestation : c’était Sidney Bechet, le saxophoniste ! L’affiche du BOOM avait été dessinée par un de mes copains, François Roche.

En 1954, quand je suis arrivé à Paris, c’était l’hiver de l’appel de l’abbé Pierre et des grandes inondations de la Seine. J’ai été mobilisé, avec un grand nombre de camarades, pour aider là où on avait besoin de bras. Je me rappelle, par exemple, que nous avons passé une nuit à transformer (provisoirement) une école en centre d’accueil.

La philanthropie, telle qu’elle est exercée aux USA, part du principe que vous pouvez vous enrichir mais que vous avez le devoir de rendre à la société. J’ai des amis américains qui ont financé les études de leurs enfants mais qui n’ont pas l’intention de leur léguer plus que ce qui est raisonnable pour démarrer dans la vie. Il y a une grande différence de conception avec la France. Je pense qu’il faut aider les associations à améliorer leur fonctionnement. J’y contribue. Aujourd’hui, les associations prennent en charge des missions essentielles.

Cette école a changé ma vie, elle a fait de moi quelqu’un d’autre.

Le fait que l’effort principal de la Fondation HEC soit celui de donner des bourses à des jeunes qui ont, comme cela a été mon cas, de grandes difficultés à financer des études coûteuses, a été déterminant dans ma décision de devenir « grand donateur ».

Il y a quarante ans, avec Pierre Barret et certains autres, nous pensions que la Fondation devait devenir un pilier important, à côté de la Chambre de la CCIP, pour que les anciens apportent leur contribution  au développement de l’école et à son rayonnement.

Dans le trombinoscope à la rédaction duquel j’ai participé, j’ai mentionné cette anecdote : un de nos camarades (Robert Kübler, qu’on appelait « Ferdi ») était un type silencieux ; il est venu nous dire que pendant la préparation du BOOM, alors qu’il était chargé des installations électriques, il s’était arrangé pour inverser les micros de deux amphis voisins. Il nous a demandé notre complicité et le silence absolu. Un matin, il est venu en amphi avec son système et a procédé au changement des micros, sans bouger de sa place et en toute discrétion. Tout le monde était interloqué et ne comprenait rien à ce surprenant « dysfonctionnement ». Evidemment à la sortie du cours, dans le brouhaha qu’on imagine, notre petit groupe a « protégé » Kübler pour qu’il efface à toute vitesse les traces de son montage. L’inversion des micros des deux amphis n’a donc jamais été élucidée !

Quand j’ai choisi HEC, pour nous et pour les gens qui nous entouraient, on ne savait pas très bien ce que c’était. La faculté était « reine ». Dans l’horizon parisien, HEC n’était pas « le plus du plus ». Polytechnique était considérée de loin comme l’indiscutable grande école. Aujourd’hui, il me semble que les choses ont changé. On trouve, au sommet de la hiérarchie des grandes affaires, beaucoup d’anciens qui se réfèrent à leur diplôme HEC et leur présence dans la chronique économique quotidienne témoigne de la qualité du diplôme et la continuité de sa valeur. Cette école m’a ouvert des contacts privilégiés avec un grand nombre de gens différents que je n’aurais probablement  jamais rencontrés autrement.

 


Si, vous aussi, vous souhaitez partager vos souvenirs, contactez :

Marianne Duval – Responsable des legs et autres libéralités : 01 39 67 98 87 – duval@hec.fr